Action-Recherche pour la mise en place, l’adaptation, la modélisation et l’évaluation d’un dispositif psycho-socio-éducatif vers l’autonomie pour les jeunes en grande souffrance psychique confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance
Service La Mètis - Rencontre 93 - AVVEJ
Introduction
Première Partie : Cadre théorico-clinique
I. Présentation générale du cadre institutionnel
1. Association Vers la Vie pour l’Education des Jeunes (AVVEJ)
2. Rencontre 93.
3. La Mètis
II. Les jeunes accueillis
1. L’adolescence, un concept qui cherche à se définir
2. L’adolescence dite difficile, une catégorisation psycho-sociale
III. Analyse de la demande d’intervention
1. Une démarche évaluative
2. La santé mentale
3. L’autonomie
IV. L’Action-Recherche : cadre général d’intervention
1. L’Action-Recherche comme paradigme
2. La méthode : un dispositif pensé en trois phase
Deuxième partie : Analyse Clinique - Résultats
I. Projet du dispositif clinique d’accès à l’autonomie la Mètis
II. Organisation du dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis
1. Les travailleurs sociaux
2. Les accordeurs
3. La psychologue
4. La TISF (Technicienne de l’Intervention Sociale et Familiale) - CESF
5. Le coordinateur de l’espace médiation
6. L’équipe de direction
III. L’organisation du travail en équipe
1. Faire équipe dans le cadre de prises en charges individuelles
2. Les espaces de réunion
IV. Individualisation des suivis - souplesse et adaptabilité du dispositif
1. Eloge du bricolage et de la créativité
2. Individualisations des prises en charges
V. Les jeunes dits en Très Grande Difficulté
1. Le rapport à la demande
2. S’inscrire dans sa propre temporalité / s’inscrire dans le social
VI. La fonction de contenance chez les professionnels
1. Fonction conteneur
2. Résister à la destructivité
3. Fonction conteneur et emboitement de cadres
VII. Les problématiques repérées
1. Le rapport au temps
2. Le rapport à la limite et à la transgression
3. Le rapport à l’idéal et aux valeurs
Conclusion
Introduction
Cette Action-Recherche s’est déroulée entre janvier 2021 et septembre 2025. David Frayssé alors directeur adjoint, et Léa Bouaroua, chargée de mission, ont initié cette Action-Recherche en répondant à un appel à projet de la Fondation de France. Cette démarche se soutenait d’une volonté d’opérer une prise de distance et de porter un regard renouvelé sur le fonctionnement du dispositif d’accès à l’autonomie de la Mètis. Dans une perspective clinique, l’équipe de chercheurs s’est attachée à un travail de recueil de données qualitatives.
Première partie – cadre théorico-clinique
I. Présentation générale du cadre institutionnel
Présentation des trois entités
1. Association AVVEJ
L’AVVEJ est une association de protection de l’enfance fondée en 1950, qui agit dans les domaines éducatif, social et psychologique à travers 18 établissements en Île-de-France, pour accompagner enfants, adolescents, adultes et familles en difficulté. Elle fonde son action sur des valeurs éducatives fortes, une dynamique réflexive, le travail en équipe, et une posture professionnelle assumant la responsabilité et la prise de risque dans l'accompagnement.
2. Rencontre 93
Rencontre 93 a pour mission d’accompagner les jeunes vers l’autonomie en proposant des actions de prévention, d’hébergement, d’urgence et d’alternatives au placement, tout en tenant compte de leurs fragilités psychiques. La structure accueille divers publics (jeunes, familles, enfants en bas âge et adultes) à travers 8 services répartis en 3 pôles, sur les territoires de Saint-Denis et Saint-Ouen.
3. La Mètis
Créé en 2016, le service La Mètis propose un accompagnement innovant et individualisé pour des jeunes en très grande difficulté, en combinant accueil familial spécialisé, médiations artistiques et sportives, et coordination socio-éducative afin d'assurer la continuité et la qualité de leur parcours.
Né en 2017, le dispositif d’accès à l’autonomie de la Mètis propose un accompagnement individualisé en appartements pour des jeunes de 16 à 20 ans en rupture avec l’accueil familial, afin de faciliter leur transition vers l’âge adulte, grâce à une équipe pluridisciplinaire, un réseau de partenaires et une approche évolutive et sur-mesure.
II. Les jeunes accueillis
1. L’adolescence, un concept qui cherche à se définir
L’adolescence, du latin adolescere (grandir), désigne une période de transition biologique, psychique et sociale entre l’enfance et l’âge adulte, dont les contours varient selon les époques et les sociétés. Longtemps ignorée comme catégorie spécifique, elle émerge au XIXe siècle avec la modernisation de la famille et l'allongement de la dépendance des jeunes vis-à-vis de leurs parents, suscitant ensuite de nombreuses approches théoriques (Freud, Winnicott, etc.) qui en soulignent les bouleversements affectifs et identitaires. L’histoire montre une oscillation entre peur et fascination à l’égard de cette période, les sociétés tentant tantôt de l’encadrer, tantôt de la valoriser, comme en témoignent certaines lois ou pratiques éducatives.
2. L’adolescence dite difficile, une catégorisation psycho-sociale
L’adolescence dite "difficile" renvoie à des jeunes aux comportements violents ou dans des rapports conflictuels à l’autorité, pour lesquels des problématiques se cumulent : psychiatriques, sociales, judiciaires, etc. Souvent exclus des structures classiques d’accueil, ils étaient qualifiés autrefois d’« incasables » en raison des échecs répétés d’accompagnement au sein des institutions spécialisées. Cette notion, jugée aujourd’hui stigmatisante, a été remplacée par des termes comme « adolescents violents » ou « difficiles ».
3. Les jeunes dits en très grande difficulté, de quel mal-être parle-t-on ?
Les adolescents dits "difficiles" expriment souvent leur souffrance par des agirs violents qui sont la trace des traumatismes précoces ayant occasionné un gel des processus de différentiation permettant à un sujet de se penser comme séparé. L’agir violent est une tentative de retrouver des limites psychiques par trop précaires face à des angoisses archaïques envahissantes. L’autre, bien que nécessaire, est ce qui fantasmatiquement menace le sujet d’anéantissement. L’enjeu pour les institutions est alors de proposer un cadre contenant et symbolisant, afin d’accompagner ces jeunes dans un processus de reconstruction psychique.
À la Mètis, les adolescents en très grande difficulté sont avant tout considérés comme des adolescents, malgré toutes les stigmatisations dont ils déjà font l’objet depuis leur enfance.
III. Analyse de la demande d’intervention
Développer les concepts-clés apparaissant dans le projet de Recherche – Action.
1. Une démarche évaluative
L’évaluation dans le secteur social et médico-social, bien qu'encouragée par les politiques publiques pour garantir la responsabilité des acteurs, ne peut se réduire à une simple mesure technique ; nous proposons qu’elle soit envisagée sous un angle éthique comme une délibération sur les valeurs, l’enjeu étant davantage de mettre en place des outils qui engagent un processus d’apprentissage collectif. A travers la démarche participative, les indicateurs d’évaluation retenus ont été définis pas-à-pas avec les parties prenantes.
2. La santé mentale
L’appel à projet de la Fondation de France met en lumière l’importance croissante accordée à la santé mentale dans les politiques publiques, une dimension centrale du dispositif de la Mètis. Cette notion, historiquement liée au mouvement désaliéniste des années 1950 et à une approche plus sociale du soin psychique, a progressivement évolué pour intégrer les enjeux d’adaptation institutionnelle, d’efficacité, et plus récemment, d’explication neuroscientifique du psychisme.
En contre-pied de la définition de la santé mentale par l’OMS, J. Furtos propose de l’envisager comme la faculté de vivre et de souffrir avec soi et avec les autres dans un environnement transformable, y compris en dehors des normes, ouvrant ainsi la voie à une relation thérapeutique fondée sur un projet d’émancipation sous-tendu par le vocable d’autonomie.
3. L’autonomie
À la Mètis, l’autonomie est pensée comme un processus progressif d’émancipation et de construction de soi, où « se donner à soi-même sa loi » (étymologie du mot) suppose d’abord la capacité à être soutenu, à créer des liens, avant de pouvoir s’en détacher. Cette approche s’oppose à une vision injonctive de l’autonomie, réduite à l’indépendance.
IV. L’Action- Recherche : cadre général d’intervention
1. L’action-recherche comme paradigme
Cette Action-Recherche, menée selon une approche clinique et participative, visait à comprendre les dynamiques à l’œuvre au sein du dispositif d’accès à l’autonomie de La Mètis en recueillant des données qualitatives et en impliquant les professionnels dans l’analyse et l’interprétation des résultats. En associant recherche et action, les chercheurs et les participants ont co-construit des pistes de transformation à partir d’une élaboration collective et évolutive des observations recueillies.
2. La méthode : un dispositif pensé en trois phases
Première étape : Nous avons réalisé 13 entretiens non-directifs auprès des professionnels du dispositif d’accès à l’autonomie, dans une visée exploratoire.
Seconde étape : Nous avons organisé une journée d’étude à l’Université Sorbonne Paris Nord. L’objectif était de poursuivre l’élaboration en favorisant les échanges avec d’autres acteurs intervenants auprès de cette même population.
Troisième étape : intervenir dans le fil de l’évènement. Il s’agissait d’assurer une continuité et une cohérence dans un contexte de changements au sein de la structure. Nous avons redéfini les instances de réflexion et de décision de l’action-recherche, nous nous sommes rendus disponibles pour intervenir au cours de certains évènements institutionnels. Nous avons, enfin, structuré le travail réflexif en vue de la rédaction du rapport.
Deuxième partie : Analyse Clinique - Résultats
I. Projet du dispositif clinique d’accès à l’autonomie la Mètis
Pour ces jeunes dits en Très Grande Difficulté, les souffrances sont telles que les dispositifs habituels en foyer ou en familles d’accueil ne tiennent plus pour accueillir la destructivité à l’œuvre. C’est à partir de ce constat, et de cette difficulté à proposer un accompagnement ajusté à leurs besoins, que le service d’accès à l’autonomie la Mètis a été créé. Il s’agissait d’inventer une manière de poursuivre le suivi et de conserver le lien. Ces jeunes dits en Très Grande Difficulté entrent dans ce qu’A.-N. Henri [2009] a décrit par le terme de mésinscription.
II. Organisation du service d’accès à l’autonomie la Mètis
Dans son organisation, ce dispositif propose des prises en charges individualisées, en appartements diffus. Au moment où nous rencontrons les équipes, 7 jeunes y sont suivis. Il s’agit de leur proposer une présence suffisamment contenante pour qu’ils puissent s’y sentir soutenus, mais suffisamment adaptée et souple pour qu’ils puissent en chercher les limites et l’investir sans s’y sentir enfermés ou contraints. Ce sont les travailleurs sociaux, au plus proche des jeunes, qui sont particulièrement sollicités à cet endroit.
1. Les travailleurs sociaux
Les Travailleurs sociaux ont la charge de suivre et d’accompagner les jeunes individuellement. Cette fonction, inventée pour ce dispositif particulier, vient, en quelque sorte, occuper le rôle des familles d’accueil. Contrairement aux autres postes, pensés de longue date, cette fonction s’est adaptée et ajustée au fur et à mesure, depuis la création du service d’accès à l’autonomie. Chaque travailleur social est référent d’un jeune s’il travaille à mi-temps ou de deux jeunes s’il est à temps plein.
Les travailleurs sociaux n’ont pas nécessairement de formation dans le social. Attendus du côté de la rencontre « d’une commune humanité », ils offrent une présence quotidienne pour « seconder » le jeune. Aux prises avec la relation duelle et individualisée, ils doivent parfois supporter d’être appelés à toute heure du jour ou de la nuit. Cela pose la question des limites du supportable.
2. Les accordeurs
Les accordeurs peuvent être comparés à « un chef d’orchestre ». Ils ont plusieurs jeunes en référence. Il s’agit de réunir, faire lien, proposer un maillage autour du jeune et dans les liens entre les différents intervenants (internes à la Métis et partenaires extérieurs). C’est un positionnement « sur mesure », avec une forme de malléabilité.
Les accordeurs accompagnent les jeunes à une plus grande distance que les travailleurs sociaux. Ils se préoccupent du projet d’insertion et travaillent ainsi la possibilité de se projeter. Ils impulsent les différentes démarches à entreprendre. Les accordeurs se décrivent eux aussi du côté d’une mise en valeur des « compétences humaines » plus que du côté des diplômes. C’est le travail de lien, le travail relationnel qui permet au professionnel de se positionner et d’interagir de manière suffisamment ajustée.
3. La psychologue
Pour la psychologue, les objectifs sont multiples. Il s’agit, pour une part, de proposer une attention particulière au dispositif en lui-même. Soigner le dispositif renvoie à la possibilité de créer, en équipe, une forme d’enveloppe dans laquelle le jeune pourra se sentir accueilli, soigné. Son rôle est intriqué dans le travail d’équipe pour penser les modalités d’accueil de chaque jeune.
La psychologue reçoit aussi les jeunes dans le cadre d’entretiens dont les enjeux ne sont pas tant d’instaurer un suivi psychothérapeutique que de permettre qu’une demande de soin se formule et s’adresse en ville, dans un lieu qui pourra continuer à être investi à la sortie du dispositif. Les entretiens permettent d’ouvrir un espace de rencontre dans lequel il s’agit d’apporter une attention aux récits concernant les histoires de vies. La psychologue est aussi amenée à consulter les dossiers des jeunes au tribunal et peut en proposer une restitution, elle est comme « garante » d’une histoire.
4. La TISF-CESF
La TISF (Technicienne de l’Intervention Sociale et Familiale) rencontre les jeunes dans leurs appartements. Elle se préoccupe des questions concrètes concernant la manière dont le jeune s’occupe de lui et de son logement : l’aménagement, l’hygiène, le budget, les courses alimentaires, l’achat de vêtements, etc. Tout cet accompagnement s’organise à partir du relationnel, de l’écoute, d’une disponibilité qui permet ensuite d’engager les démarches concrètes. Le travail de lien et l’installation d’une relation de confiance permettent aux jeunes de se confier avant d’accepter d’être accompagnés sur des éléments concrets liés à leur habitat et à leur corps.
5. Le coordinateur de l’espace médiation
Le coordinateur de l’espace médiation intervient pour l’ensemble des jeunes de la Mètis. Il se rend disponible aux « envies » de chaque jeune afin de permettre son inscription dans des activités de médiation : sport, culture, artisanat, séjours. L’intervention du coordinateur de l’espace médiation se construit en lien avec les jeunes mais aussi avec l’ensemble de l’équipe, dans le cadre des réunions cliniques. Cela permet ensuite de solliciter un intervenant extérieur qui pourra se rendre disponible.
Ces intervenants peuvent venir du champ associatif, être des artisans. Ils interviennent pour l’activité en elle-même, pour « un geste technique » et non pour entrer dans un rôle éducatif. Ces intervenants n’ont pas accès aux informations sur l’histoire des jeunes. Cette dynamique participe à la possibilité, pour chaque jeune, de se projeter et de s’investir dans des activités choisies et constructives.
6. L’équipe de direction
La cheffe de service permet la transmission de certaines informations, elle œuvre à la cohésion d’équipe de manière que les intervenants autour d’un jeune aient un niveau d’information suffisant leur permettant d’assurer leurs missions de manière ajustée. Elle travaille à la réflexion pour construire les temps de travail en équipe et élaborer les outils permettant à l’équipe de s’organiser et répondre aux besoins des jeunes.
Présent depuis la fondation du service, un directeur adjoint, très engagé, incarne une fonction essentielle. Il impulse une dynamique tant par son rôle de transmission de l’histoire et des valeurs du service que par sa forte implication personnelle.
III. L’organisation du travail en équipe
1. Faire équipe dans le cadre de prises en charges individuelles
Comment s’organise le travail et les liens d’équipes ?
Dans l’organisation de ce service, chaque jeune est en lien avec plusieurs professionnels sur des scènes différentes, ils ont tous des places et des fonctions singulières. La notion de tiers a souvent été convoquée lors des entretiens comme une nécessité. L’un des enjeux serait que chaque professionnel ne se sente pas pris dans un lien transférentiel unique. Il s’agit de permettre le déploiement d’un transfert diffracté et d’ouvrir à ce que P. Delion nomme la constellation transférentielle qui renvoie au travail collectif d’une équipe autour d’un patient.
Au sein du dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis, différents espaces de regroupements se sont peu à peu créés pour permettre ce rassemblement des professionnels. Pour les accordeurs, les temps de réunions sont attendus comme des moments dans lesquels l’action se suspend et où il est possible de prendre du recul pour penser aux accompagnements. Pour les travailleurs sociaux, la possibilité même de se retrouver en équipe est un point difficile et ils apparaissent « isolés ». Il existe une demande du côté des travailleurs sociaux, de pouvoir « renforcer » les relations entre eux, de pouvoir travailler sur des « éléments encadrants ».
2. Les espaces de réunion
Les réunions organisationnelles concernent l’ensemble du service et se tiennent une fois par mois.
Les réunions cliniques, hebdomadaires, rassemblent accordeurs, psychologue, cheffe de service et ponctuellement les travailleurs sociaux pour aborder les questions cliniques liées à l’accompagnement des jeunes.
Les réunions de synthèse, en présence des professionnels de l’Aide Sociale à l’Enfance, permettent d’aborder les questions touchant au projet d’accompagnement d’un jeune en particulier.
Des analyses des pratiques professionnelles ainsi que des supervisions sont proposées aux accordeurs pour permettre des échanges cliniques autour du suivi et de l’accompagnement des jeunes.
Les réunions « quoi de neuf ? » rassemblent un jeune, son travailleur social ou son assistant familial, l’accordeur, la cheffe de service et la psychologue. Organisées deux fois par semestre, elle permettent à chaque jeune de prendre la parole en présence des différents professionnels.
La commission centralisée s’organise, une fois par an, pour l’ensemble des jeunes et permet de renouveler le statut du jeune dit en Très Grande Difficulté.
La réunion des intervenants de l’espace médiation se tient une fois par semaine et rassemble les intervenants, le coordinateur de médiation et des professionnels du service.
IV. Individualisation des suivis - souplesse et adaptabilité du dispositif
1. Eloge du bricolage et de la créativité
Le dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis a été créé pour répondre aux besoins auxquels étaient confrontés les équipes dans l’accompagnement de jeunes qui mettaient à mal le collectif et pour qui les accueils familiaux n’étaient pas adaptés. Il fallait inventer une autre manière d’accompagner, au cas par cas, adopter de nouvelles stratégies. « On est parti en bricolant, en faisant des trucs très individualisés ». Les professionnels étaient invités à tenter de nouvelles choses et expérimenter d’autres modalités d’accompagnements.
Les jeunes accompagnés connaissent bien les rouages des fonctionnements institutionnels, des protocoles et des procédures. Ici, il s’agit aussi de les surprendre, telle Mètis, et pour déjouer les répétitions dans les ruptures de liens, d’être à d’autres endroits, d’ajuster les positionnements en fonction de chaque situation et de chaque moment.
Il s’agit ici d’accéder à un certain équilibre : s’appuyer sur la structure et la stabilité de l’institution représentée par des valeurs (l’institué) tout en permettant qu’au sein du dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis, un mouvement se forme, un processus se déploie pour que les relations collectives s’organisent (l’instituant).
2. Les individualisations des prises en charges
Comment être ensemble sans en souffrir ? C’est à cette question que le dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis tente de proposer des voies de réponses en passant par la création de liens individualisés pour que chaque jeune expérimente sa propre distance avec chaque professionnel. Les travailleurs sociaux plus proches, les accordeurs un peu plus loin, les intervenants etc.
Nous pouvons faire l’hypothèse que ces professionnels, à des places différentes, se constituent dans une forme de groupalité, ils permettent un maillage pour que chaque jeune réexpérimente son rapport à l’autre puis au groupe. L’objectif est de lui permettre de trouver la propre distance dont il a besoin pour prendre place dans un tissu social plus élargi. La parabole des porcs épics, écrite par Schopenhauer [1851], permet d’illustrer cette question.
Pour ces jeunes dits en Très Grande Difficulté, ce temps plus individualisé doit pouvoir précéder la possibilité de reprendre place dans un collectif. Dans le dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis, ne pas mettre les jeunes en groupe est un postulat de base. Certains professionnels font l’hypothèse d’une forme de violence qui se répète quand ces jeunes sont en groupe.
Ainsi, les professionnels se trouvent en position de protéger les jeunes les uns des autres car s’ils se rencontrent, ils pourraient s’identifier les uns aux autres, se reconnaître dans leurs histoires et leurs comportements. L’idée sous- jacente est qu’en groupe, ces jeunes s’entraineraient du côté d’une forme de destructivité.
La semi-autonomie permet une prise de distance et une position de retrait qui apparait salvatrice pour ces jeunes.
V. Les jeunes dits en Très Grande Difficulté
Ce dispositif permet de rencontrer chaque jeune à partir de cette nouvelle situation de semi-autonomie qui peut amener une forme d’inconfort et des difficultés. Certains professionnels repèrent qu’elle entraine, chez certains jeunes un « effondrement psychique ».
1. Le rapport à la demande
Quand ils arrivent sur ce service, ces jeunes dits en Très Grande Difficulté sont souvent dans une impossibilité à formuler une demande d’aide. Ils ont généralement vécu des histoires de vie particulièrement douloureuses depuis leur prime enfance. Ils n’ont pas toujours été protégés et peuvent avoir perdu confiance en l’autre, avoir perdu confiance dans les institutions sociales.
Cette perte de confiance produit une catastrophe psychique et ravive les angoisses archaïques. Les situations de violences auxquelles ils ont été confrontés peuvent les amener à opérer un mouvement de retrait psychique, une forme de disparition à soi-même (J. Furtos, 2008) ou un clivage au moi (R. Roussillon, 2008).
Dans ces situations, les professionnels au contact de ces jeunes sont souvent confrontés à des mouvements transférentiels massifs. Ce qui ne peut plus se partager en mots se partage en actes, en sensations, en affects. Dans ces configurations, une absence de demande en langage verbal articulé ne veut pas dire qu’il n’y a pas de demande. Celle-ci s’exprime bien souvent autrement et doit pouvoir être reconnue comme telle pour être traitée. Une des voies royales pour l’expression de ces souffrances non reconnues par le sujet lui-même reste le passage par l’acte (R. Roussillon, 2006).
2. S’inscrire dans sa propre temporalité / s’inscrire dans le social
Pour ces jeunes, les différentes situations de violences subies et provoquées, les ruptures de liens, les passages par l’acte répétés sans qu’ils ne soient contenus, arrêtés, entendus, élaborés et dépassés, tous ces éléments de leurs histoires ont pu venir arrêter le processus de subjectivation et la possibilité de se construire en tant que sujet, dans leurs propres temporalités psychiques.
Dans ce mouvement de construction psychique, il s’agit de la manière dont chacun fait avec ce qui lui arrive (du dehors ou des éprouvés internes) mais c’est aussi la manière dont chacun trouve des significations à ce qui lui arrive, c’est-à-dire la manière dont chacun se représente son histoire présente et passée. Ce travail de représentation est rendu possible par l’expérience de l’intersubjectivité, c’est-à-dire dans l’expérience du lien à l’autre.
Plus tard, ici pour les jeunes dits en Très Grande Difficulté, c’est dans l’intersubjectivité, dans le lien aux différents professionnels, à travers l’expérience du transfert, que ces jeunes pourront percevoir des éléments de répétition, se souvenir, trouver des significations autour de leur histoire passée et présente, s’inscrire ainsi, en tant que sujets dans leurs propres temps et dans leur environnement social.
VI. La fonction de contenance chez les professionnels
1. Fonction conteneur
Au sein du dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis, la fonction d’accueil se situe à l’endroit d’un accueil physique : un appartement en semi- autonomie, couplée d’un accueil des mouvements psychiques qui s’opère par la rencontre avec les différents professionnels du service dans le travail de liens. Dans cette perspective, les professionnels ont à assurer une fonction de contenance (R. Kaës).
Pour accueillir les mouvements psychiques de ces jeunes dits en Très Grande Difficulté et permettre une transformation, les professionnels ont besoin de s’appuyer sur des instances tiercéisantes telles que les réunions d’équipes, les groupes d’analyse des pratiques, les espaces de formations, etc.
La dimension groupale du travail en équipe, ouvre à ce que D. Mellier nomme un cadre à double détente. Il s’agit de pouvoir réceptionner des angoisses, les transformer dans un espace tiers pour revenir ensuite au contact du jeune. Ce travail d’équipe permet aussi de rassembler les éléments épars que chaque jeune aura déposé chez les différents professionnels. C’est ce travail de rassemblement qui ouvre à la possibilité de contenir les mouvements psychiques des jeunes et permet ainsi d’opérer une fonction conteneur sur laquelle ces jeunes dits en Très Grande Difficulté pourront trouver appui pour entrer dans un processus de transformation.
2. Résister à la destructivité
Dans la relation d’accompagnement tissée auprès de ces jeunes dits en Très Grande Difficulté, il s’agit pour les professionnels d’arriver à rencontrer chaque jeune. Qu’entendons-nous par rencontre ? A cet endroit, la pensée de R. Roussillon [1991] peut permettre de comprendre les enjeux de cette rencontre à partir du concept d’objet médium malléable.
Ces jeunes dits en Très Grande Difficulté sont souvent agis par des mouvements intérieurs qui viennent de leur histoire et qui s’actualisent à travers les relations vécues au moment présent. Dans le cadre du dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis, ces mouvements s’actualisent dans la relation aux professionnels. C’est la relation de transfert.
Alors, nous sommes souvent confrontés à des positions radicales, sans alternatives possibles et qui peuvent amener à des situations de ruptures. Quand les professionnels sont confrontés à ces mouvements massifs, l’un des enjeux serait de continuer à accueillir pour ne pas succomber à la destructivité tout en permettant d’arrêter le processus de destructivité.
3. Fonction conteneur et emboitement de cadres
A notre arrivée sur le service, cet engagement dans la relation éducative était également soutenu par l’implication du directeur adjoint qui occupait une place bien singulière au sein de La Mètis. Entre autorité et contenance, il incarnait symboliquement une fonction différente et complémentaire de celles de la psychologue, des travailleurs sociaux et des accordeurs.
Au sein de ce modèle charismatique, des logiques d’incarnation fortes garantissaient une certaine stabilité au sein de l’équipe et soutenaient l’engagement de chacun dans la si délicate mission d’accompagnement de jeunes dits en très grande difficulté.
VII. Les problématiques repérées
1. Le rapport au temps
L’un des enjeux de l’accompagnement au sein du dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis vise à permettre à chaque jeune de s’inscrire dans sa propre histoire. Cet enjeu majeur demande qu’un accordage s’opère entre la temporalité psychique propre à chaque jeune, celle des professionnels qui accompagnent et la temporalité venue de l’extérieur, la temporalité sociale.
Au sein du dispositif, il y aurait parfois des formes de télescopages de ces différents niveaux de temporalité. Tout le long de l’accompagnement, les professionnels tentent, pas à pas, d’accompagner chaque jeune dans des démarches et des projets respectant ce qui est possible pour lui. Mais il y a tout de même à soutenir une certaine dynamique, depuis la place de professionnel, dans l’objectif de voir chaque jeune se mobiliser, prendre des responsabilités et s’engager dans un projet de vie.
2. Le rapport à la limite et à la transgression
Le dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis s’est construit dans une forme d’urgence à répondre aux besoins de jeunes qui mettaient à mal le collectif. Peu d’éléments étaient formalisés, laissant de côté une autre nécessité : celle d’un cadre suffisant pour organiser le travail des professionnels à partir d’un projet de service et non seulement à partir de la dynamique de chaque jeune. Ainsi, la souplesse qui, dans un premier temps, permet une forme de liberté et d’inventivité s’est parfois retournée en produisant une insécurité. Pour répondre au besoin de structuration du dispositif, des éléments de cadre ont peu à peu été réintroduits. Ils ouvraient à la possibilité d’une forme de contenance pour les professionnels. Mais dans le même temps, paradoxalement, cela leur retirait une part d’autonomie, venant entraver l’adaptabilité aux besoins de chaque jeune, venant freiner des formes de créativité.
Les difficultés dans le rapport à la limite nous amène, en appui sur le concept d’homologie fonctionnelle développé par J.-P. Pinel, à nous demander dans quelle mesure le groupe- équipe se serait-il constitué en écho aux problématiques venues des jeunes ?
3. Le rapport à l’idéal et aux valeurs
Les positions professionnelles se construisent toujours à la croisée de systèmes de valeurs venus de différents champs, du plus intime au plus large, sur le modèle des poupées gigognes. Ainsi, pour une part, elles relèvent d’un système de valeur construit en chacun, à partir de sa propre histoire et de ses espaces de formations. Pour une autre part, elles se construisent dans l’organisation du service en lui-même, autour et à partir de certaines figures et dans le lien étroit à l’accompagnement des jeunes. Pour une autre part encore, elles sont liées à l’association AVVEJ, Rencontre 93 qui établit les contrats et propose une réglementation. Enfin, l’AVVEJ, Rencontre 93 est elle-même référée au cadre plus général de la politique sociale de l’Aide Sociale à l’Enfance, elle-même prise dans une organisation sociétale globale. Maintenir ces lignes de conflictualité psychique est un enjeu majeur.
Dans le dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis, où les professionnels apparaissent particulièrement engagés, nous avons entendu une certaine propension à se sentir comme coupé de certains cadres. Ils dépeignaient un changement assez radical dans les principes, les orientations et les personnes qui incarnaient le cadre institutionnel. Ces modifications, supposées ou réelles, furent à l’origine d’une évolution rapide du climat. Un sentiment de déception a conduit certains à quitter leur poste.
Conclusion
Le dispositif d’accès à l’autonomie la Mètis s’inscrit dans une dynamique singulière visant à accompagner des jeunes dits en Très Grande Difficulté, souvent en grande souffrance psychique, dont le parcours antérieur témoigne d’une fragilité dans la construction et le maintien des liens qui a mis à mal leur capacité d’inscription dans des dispositifs classiques d’accompagnement. En marge de l’accueil familial proposé par le service, ce dispositif, construit dans un contexte d’urgence et d’adaptabilité, propose une prise en charge externalisée, centrée sur une relation individualisée, flexible et ouverte, nécessitant un cadre institutionnel volontairement souple et évolutif.
Les résultats soulignent l’importance d’un accompagnement à la fois flexible et structurant, capable d’absorber les ruptures et les tensions psychiques tout en proposant des modalités adaptatives et créatives. Cela requiert une attention toute particulière aux résonnances des problématiques des jeunes au sein des dynamiques professionnelles et institutionnelles bien décrites à travers le concept d’homologie fonctionnelle (Pinel, 2021).
En ce sens, l’exercice de la groupalité, dont l’évitement est repéré comme un axe majeur de l’organisation proposée aux jeunes au sein de ce dispositif d’accès à l’autonomie, nous apparait central pour offrir l’étayage nécessaire aux professionnels qui les accompagnent. Il le fut également dans la réalisation de cette Action-Recherche. Différents niveaux de groupalité se sont construits pas-à-pas : d’abord un comité de pilotage puis un comité de recherche restreint à 3 d’abord, à 4 ensuite, et enfin un comité de recherche élargi aux professionnels désireux de s’y engager à nos côtés.
Tous ces groupes furent précieux pour penser les mouvements à l’œuvre et maintenir nos investissements dans ce travail. Nous constations toutefois des difficultés pour les participants à y maintenir leur engagement sur la durée, ce qui nous a fait éprouver disparitions, absences et discontinuités comme en écho, là encore, avec ce qui organise ces jeunes dont nous avons décrit plus haut les difficultés à s’inscrire dans des liens pérennes.
Nous sommes heureux de pouvoir aujourd’hui transmettre les résultats de ce travail. Nous espérons désormais qu’il sera partagé en interne et auprès des réseaux partenaires, dans une logique de vulgarisation et de diffusion scientifique, pour contribuer à l’amélioration continue des dispositifs d’accompagnement des jeunes en grande souffrance psychique et qu’il sera utile à tous ceux qui de près ou de loin y ont participé, ainsi qu’à ceux qui œuvrent aujourd’hui et œuvreront demain à proposer un accueil soignant à ces jeunes.