Conduire un dispositif d'Analyse des pratiques professionnelles
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Eléments de contenu
Définir l'analyse des pratiques
Un groupe d'analyse des pratiques professionnelles vise à permettre à ses participants de développer une posture réflexive sur ce qu'ils font : devenir "analyste de sa pratique", c'est se demander : "En quoi suis-je pour quelque chose dans ce qui m'arrive ?"
La notion désigne un ensemble complexe. "Il s'agit autant de ce qu'on fait et dont on ne parle pas parce que ça ne correspond pas forcément à ce qui est prescrit (différence entre travail prescrit et travail réel) ; de ce qu'on souhaiterait faire et qu'on n'arrive pas à faire (ici vont nous intéresser "empêchements d'agir" et "idéal professionnel) ; de ce qu'on fait et qu'on aimerait ne pas faire ou, de ce qu'on fait sans vraiment avoir conscience qu'on le fait, soit qu'il est plus confortable de ne pas le savoir, soit que cet agir est tellement "incorporé" qu'on ne le voit plus du tout comme modalité de notre action."
Le travail d'analyse de pratique, avant d'être proprement de l'analyse relève donc d'abord de la prise de conscience de nos actions. La pratique comme praxis interroge les rapports complexes du penser et du faire indissociable. « Le sujet comprend et se comprend en faisant advenir l’œuvre parce que l’œuvre est advenue ». L'action sensée implique une compréhension de soi en action. Ici, on ne questionne pas les techniques mais le rapport subjectif du praticien à sa pratique.
En quoi s'y livre-t-on à une analyse ? Le travail effectué par les participants après avoir énoncé les "vécus de l'action" consiste à trouver des pistes explicatives et compréhensives en le questionnant. Diverses approches issues des sciences humaines peuvent être convoquées pour réaliser ce "travail sur les énoncés". Mais le plus souvent il s'agit de construire l'expérience en la verbalisant et en la confrontant aux regards croisés du groupe. Construire l'expérience, c'est en dégager les composantes subjectives et objectives, en donner à voir la dynamique émotionnelle et affective, faire apparaître l'imaginaire en valeurs, histoire et identifications.
L'analyse des pratiques de Michael Balint à nos jours
L’invention de ce type de dispositif à la fin des années 1940 apparaît comme la réponse à une demande du National Health Service, soucieux d’offrir alors une formation complémentaire en psychologie et psychiatrie aux médecins généralistes. Plutôt que de proposer d’organiser cours et conférences, modalités habituelles d’enseignement post-universitaire, le psychanalyste anglais Michael Balint préfère proposer un séminaire expérimental en partant de situations cliniques rapportées par les participants
Il le pense comme un outil de développement des pratiques relationnelles des médecins. L'ouvrage fondateur de cet auteur, Le médecin, son malade et la maladie postule l'importance déterminante de la relation patient/médecin dans le processus de guérison. Il convoque la théorie psychanalytique et les notions de transfert et de contre-transfert pour tenter d'éclairer ce qui est en jeu dans cette pratique relationnelle.
Le rôle du moniteur-animateur, psychanalyste, et en général d’une professionnalité identique à celle des participants, consiste à faciliter le travail d’analyse et la prise de conscience des aspects transférentiels et contre-transférentiels en jeu dans les situations d’interaction professionnel-sujet. Au bout de quelques années – Balint estimait qu’au moins deux années étaient nécessaires –, les professionnels sont à même de repérer une évolution dans leur façon d’exercer. Ainsi, contrairement à ce qui est parfois affirmé, la visée des groupes Balint n’est pas thérapeutique mais bien formative.
L'analyse des pratiques se développe beaucoup depuis les années 60. Elle désigne « les activités qui, sous cette appellation ou une appellation similaire, sont organisées [en France] dans un cadre institué de formation professionnelle initiale ou continue, [et qui] concernent notamment les professionnels qui exercent des métiers (formateurs, enseignants, travailleurs sociaux, psychologues, thérapeutes, médecins, responsables de ressources humaines...) ou des fonctions comportant des dimensions relationnelles importantes dans des champs diversifiés (de l’éducation, du social, de l’entreprise... » Fablet et Blanchard-Laville (2000)
L’expression analyse des pratiques professionnelles, mais aussi de nombreuses dénominations voisines, renvoient ainsi à un ensemble de dispositifs et de pratiques assez disparates faisant appel à des systèmes de références multiples et variés.
Il est donc important de prendre le temps d’évoquer dans le détail l’approche épistémologique dans laquelle nous nous inscrivons pour aborder cette question.
La psychosociologie clinique, une épistémologie pour penser le sujet, le groupe et les institutions
Pour penser le groupe, la psychosociologie clinique s'appuie à la fois sur le courant de la dynamique de groupe initié par Kurt Lewin en 1944 et sur l'approche psychanalytique des groupes.
René Kaës nous invite ainsi à repérer "trois espaces de la réalité psychique auxquels nous avons affaire dans les groupes : l’espace du groupe, l’espace du lien intersubjectif et l’espace du sujet singulier."(Kaës, 2013, p. 49)
Cela mène à considérer que "le sujet ... est continuellement décentré, double pourrait-on même dire. Le sujet, acteur social, membre du groupe, personne (je) est en interférence perpétuelle avec le sujet-groupe proprement dit (nous). Le groupe ne résorbe pas les individus. Il reste la somme des individus et quelque chose de plus, mais il n'est pas seulement ce quelque chose de plus" (Barus-Michel, 1981)
D'autre part, René Kaës soutient également que "l'institution n'est pas seulement une formation sociale et culturelle complexe. Elle réalise des fonctions psychiques multiples pour les sujets singuliers, dans leur structure, leur dynamique et leur économie personnelle. Elle mobilise des investissements et des représentations qui contribuent à la régulation endopsychique et qui assurent les bases de l'identification du sujet à l'ensemble social ; elles constituent l'arrière-fond de la vie psychique dans lequel peuvent être déposées et contenues certaines des parties de la psyché qui échappent à la réalité psychique. Elle produit de la réalité psychique sur le modèle de l'appareil psychique groupal, mais selon des modalités et des contenus spécifiques."(Kaës, 1997, p. 86)
C'est dans le cadre de cette articulation et de ces interrelations que je vous propose de penser la conduite d'espaces d'analyse des pratiques professionnelles.
Fonctions de l'animateur
En analyse des pratiques, l’animateur n’est pas formateur. Il est garant du cadre.
Pour autoriser une parole sur l'expérience des participants, l'animateur ne doit pas se positionner en expert, en celui qui détient les réponses. Son rôle consiste à accompagner les professionnels dans l'élaboration des questions qu'ils se posent (ou qu'ils ne se posent pas) sur leurs pratiques. Il peut également les aider à se dire avec un minimum de conflictualité ce qu'ils ne parvenaient pas à se dire jusque là et proposer des pistes interprétatives lorsqu'elles servent le fil associatif groupal. Il s'agit de conduire le groupe.
L'animateur est le garant du cadre des échanges (respect des échanges, des silences, etc). Sa pratique à cet égard peut être plus ou moins non-directive, il peut attendre que le groupe s'autorégule lui même mais il doit avoir conscience des limites à ne pas franchir sans risquer de mettre en danger la pérennité du groupe. En fonction de la maturité des professionnels et de l'évolution du groupe, ses attitudes peuvent varier entre des moments ponctuels de "position haute" dans le savoir et des moments de "position basse" dans le non-savoir. Mais il ne peut user de position dans le savoir que très ponctuellement, sans quoi il risque d'invalider la dimension clinique du dispositif : il s'agit de travailler avec la singularité du vécu et de conférer à ce vécu un statut de "savoir" pour le sujet. Il doit aider le groupe à opérer ce que Christophe Niewiadomski nomme : "un retournement des modalités habituelles de production de savoir". Ce sont les professionnels qui sont les experts... de leur expérience.
Le conducteur est également attendu à une fonction d'écoute et d'élaboration de la souffrance psychique.
La difficulté des situations que vivent les personnes qu'ils accompagnent, les manques de moyens pour faire face à leurs missions, les doubles contraintes imposées par les institutions, l'écart entre l'idéal professionnel et la réalité des pratiques amènent souvent les professionnels à ressentir une forme de souffrance psychique. Les groupes d'analyse de la pratique constituent un lieu pour élaborer ces difficultés et redonner du sens à ce qui est vécu.
Une première phase du travail est donc ce que Jacques Lévine nomme le dit de la blessure narcissique. Elle se situe souvent du côté de ce que l'on n'arrive pas à faire, de ce qui nous renvoit à un sentiment d'incompétence, de nullité, autant de choses qui ne peuvent pas toujours s'avouer en réunion d'équipe, face à un hiérarchique qui est là pour évaluer notre travail. Dans le cadre des relations de travail quotidiennes, la tendance est de donner à voir une image de soi qui corresponde à celle qu'on se fait d'un bon professionnel. Il ne reste alors plus de place pour dire ce que nous éprouvons réellement et bien souvent, le temps manque.
Dispositif et cadre de travail
Si l’on considère le dispositif comme faisant partie de l’analyse, ce qui pourra être reçu, entendu, interprété ne dépendra pas seulement de l’écoute, de l’empathie, du sens clinique, des participants et de l’analyste, mais sera en grande partie délimité par le dispositif lui-même. Il n’est en effet pas simplement une enveloppe à l’intérieur de laquelle un certain travail pourra être effectué, il est un contenant et a une fonction active.
C’est une limite plus ou moins négociée, un contrat qui paraît indépendant des acteurs en présence, et qui inscrit dans le réel les interactions entre analyste et patients. Il est ce par quoi passe le non mentalisé, l’indifférencié culturel qui structure la réalité psychique des personnes en présence et constitue « le Nous », ce qui est normal ou naturel dans un groupe, mais aussi dans une culture déterminée. Le dispositif est ainsi en partie un lien intériorisé qui met en relation sur le mode primaire des personnes réunies en groupe (le « corps-Moi-monde » dont parle Bleger, 1979), et structure l’espace analytique du groupe.
Le dispositif varie en fonction de la pratique de l'intervenant, du cadre institutionnel, des conditions effectives de travail et de l’objet du travail. Le cadre institutionnel traverse nécessairement le dispositif et influence directement la dynamique, la façon dont les participants entrent en rapport les uns avec les autres, sur le processus associatif et sur la fonction et la place de l’analyste.
Points de repères pour la construction du dispositif
Demande des participants
Cette question est cruciale et dans le cas où l'institution prescrit une participation obligatoire à de telles rencontres, les résistances des participants peuvent très rapidement le mettre en échec
Pour permettre de travailler cette question de la demande lorsque le dispositif est surtout issu de la commande institutionnelle, l'intervenant peut proposer un nombre de séances déterminées à l'issue desquelles participants et intervenant pourront se prononcer quant à leur désir de s'inscrire dans la continuité d'un travail. Elles peuvent s’appeler « Echanges & Analyses » ou « exploration de la demande » pour bien marquer la différence de centration des espaces. Cette question de la demande qui est fondatrice de la légitimité du lieu doit être régulièrement retravaillée avec le groupe.
Travail en groupe restreint
A la fois pour permettre des temps de parole suffisant et pour créer une ambiance d'intimité qui autorise la parole sur soi, un nombre de douze personne est un maximum, sept ou huit étant sans doute préférable.
Rythme et la durée des séances
En général les séances se déroulent une fois par mois sur une durée de deux à trois heures.
Lieu
Un des objectifs de ce type de travail étant la mise à distance du vécu professionnel, la configuration spatiale du lieu y participe de manière importante. L'idéal est de disposer d'un local se situant en dehors du lieu de travail habituel afin d'éviter les interférences avec les tâches quotidiennes.
Objectifs de travail
Analyser c’est avant tout faire des hypothèses, explicatives et compréhensives. Quelles sont les causes possibles à cette situation ? Quel sens lui donnons-nous ? Au nom de quoi agissons nous ? Les professionnels convoquent leurs références et opèrent un "métissage" théorique qui permet de prendre de la hauteur, de varier les points de vue On rejoint des concepts et cela permet de relier subjectivité et objectivité, singularité et universalité, dans un retour au sens étymologique du mot théorie : observer, méditer, mettre à distance.
Mais interroger l'action c'est aussi se demander comment la rendre efficace. Si "ça rate", si "ça ne marche pas comme ça" comment pourrions-nous nous y prendre pour trouver de nouvelles façons de faire satisfaisantes ? Attention toutefois que ce travail n’occulte pas le premier temps.
Pour clarifier cet objectif d’analyse, il peut être intéressant de rappeler qu’ici on n’est pas là pour prendre des décisions.
La qualité d'écoute et le sens des reformulations et des relances du clinicien seront ici cruciales. Monique Soula-Desroche propose ainsi trois Critères pour distinguer groupes Balint et groupes d’analyse de la pratique.
Respect de la confidentialité des échanges & extériorité de l'animateur
Pour pouvoir parler de la réalité de leurs pratiques, de ce qui peut faire problème pour eux, les participants doivent avoir confiance dans la capacité de l'animateur et des autres participants à ne pas rendre publiques les paroles qu'ils confient au groupe.
C’est pour cette raison que, traditionnellement, on considère que l'animateur d'un groupe d'analyse des pratiques doit être extérieur à l'institution qui fait appel à ses services. Il ne peut ni être connu personnellement, ni avoir de relation hiérarchique avec les participants du groupe.
Ce cadre est donc à construire en fonction de la sensibilité de l’intervenant et du contexte. Entre une règle de silence total sur ce qui se dit dans le groupe et une règle de discrétion autorisant une certaine circulation quant aux résultats de l’analyse.
Il importe également de réfléchir à la façon d’organiser un bilan de fin de cycle où le commanditaire pourra avoir un petit retour de l’évolution du groupe par rapport aux objectifs fixés.
Implication des participants
Un groupe d'analyse des pratiques ne peut remplir ces fonctions que si un réel climat de confiance s'est instauré entre l'animateur et les participants. Cette relation de confiance permet alors une parole impliquée des professionnels. L'animateur rappelle le principe de "l'expression je" et accompagne les verbalisations vers ce que Pierre Vermersch nomme "position de parole incarnée".
Mais la parole authentique ne se décrète pas et il faut parfois traverser de longues périodes de résistances avant d'y parvenir. En tant qu'espace de parole libre, le groupe d'analyse des pratiques fait vivre aux participants des phases de régression provoquées par l'angoisse que génère un tel vide.
Ces phases peuvent se manifester par l'expression d'une plainte massive : "Ils nous font vivre ça". L'animateur doit accueillir en lui cette plainte et la laisser se répéter afin qu'elle puisse permettre d'élaborer une pensée. Graduellement, comme on l'a vu dans l'exemple ci-dessus, les participants en viennent à se poser la question de ce qu'ils peuvent y faire.
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