Psychologie collective et analyse du moi
Sigmund Freud
1923
Freud, particulièrement connu pour sa théorie psychanalytique individuelle, porte un éclairage particulier sur les phénomènes sociaux en étudiant notamment en 1923 dans Psychologie collective et analyse du moi (présenté dans les essais de psychanalyse) deux formes d’organisations collectives qui sont l’Eglise et l’Armée. Il explique leur fonctionnement par l’existence de relations affectives entre les membres et le chef et entre les membres eux-mêmes. Plus tard, il s’intéressera aussi à la culture et à ses fondements.
Pour lui, il n’y a pas d’opposition entre la psychologie sociale et la psychologie individuelle puisque autrui joue toujours un rôle dans la vie du sujet. « La psychologie individuelle se présente dès le début comme étant en même temps, par un certain coté, une psychologie sociale, dans le sens élargi mais pleinement justifié du mot » page 83
Pour Freud, les phénomènes liés à la vie collective ne sont ni spéciaux ni irréductibles aux autres phénomènes psychiques. Par contre il existe une opposition entre les actes psychiques narcissiques et sociaux à l’intérieur de la psychologie individuelle.
Dans ce texte, Freud s’appuie sur l’ouvrage la psychologie des foules de Gustave Le bon qui reprend les caractéristiques les plus saillantes de la notion d’âme collective en livrant un aperçu des phénomènes qui s’y rattachent.
Le bon dit ainsi que la foule psychologique, quelque soit les individus qui y sont incorporés, les dote d’une sorte d’âme collective qui les fait sentir, penser, agir différemment que s’ils étaient isolés : « La foule psychologique est un être provisoire, composé d’éléments hétérogènes, pour un instant soudés, absolument comme les cellules d’un corps vivant »
• Incapable d’une volonté persévérante, « La foule est impulsive, mobile et irritable » page 92. Se laisse guidée presque uniquement par l’inconscient
• Diminution de l’activité intellectuelle de l’individu, Ne supporte aucun délai entre désir et sa réalisation
• Sensible à la force magique des mots, supporte les contradictions logiques
• Très influençable, dépourvu de sens critique, + illusions que vérités, irréel au réel
• Sentiments très simples et exaltés : foules respectent la force
• Eprouve sentiment de toute puissance, pour l’individu rien n’est impossible
• Inhibitions individuelles disparaissent ; instincts primitifs cherchent à se satisfaire.
• Ressemblances entre âme de la foule et vie psychique des primitifs et des enfants.
• Obéit à des pulsions plus impérieuses que l’intérêt de la conservation.
Les acquisitions personnelles et la personnalité s’estompent pour laisser une place prépondérante au patrimoine inconscient de la race. « L’hétérogène se fond dans l’homogène ». La base inconsciente, uniforme, commune à tous est mise à nu.
Pourquoi ? Pour Le bon
1. Sentiment de puissance invincible de l’individu grâce au nombre
Foule anonyme, sentiment de responsabilité personnelle disparait, individu peut alors céder à ces instincts.
Freud : conditions permettant le relâchement de la répression des tendances inconscientes sont à l’œuvre puisque « l’angoisse sociale forme le noyau de ce que l’on appelle la conscience morale ». Notion d’inconscient n’est pas utilisée pareil chez Freud et Le bon pour ce dernier la notion de refoulé n’intervient pas.
2. Contagion mentale permet à l’individu de sacrifier son intérêt personnel à l’intérêt collectif. Cette action réciproque des individus les uns par rapport aux autres serait induite par un
3. Phénomène de suggestibilité
Permet l’apparition de caractères très différents que lorsque l’individu est isolé. Proche de l’état de fascination de l’hypnotisé, l’individu n’est plus conscient de ses actes. Pour Freud, Le bon établit une véritable identité entre ces deux phénomènes.
La suggestion serait une influence venant d’une autre source mais Le bon n’en parle pas. Pour Freud la question importante est alors : Qu’est-ce qui lie les individus d’une foule ?
Les foules sont aussi capables de dévouement à un idéal ; ce qui revient à une moralisation de l’individu grâce au phénomène de suggestion. Il critique la vision purement négative de la foule chez le Bon et souhaite y ajouter d’autres éléments descriptifs :
- Puisque l’intérêt personnel n’est plus prédominent : grand désintéressement
- Foules capables d’actes nobles et généreux
- Les grandes productions intellectuelles même si elles sont individuelles peuvent être redevables à la masse
- Masse également capables de créations spirituelles
Cela peut sembler contradictoire avec les éléments de description précédents mais ces contradictions seront levées si l’on s’attache à différencier les foules : il existe en effet des foules passagères et des foules stables et permanentes (les institutions sociales)
Mac Dougall a d’ailleurs introduit ce facteur du degré d’organisation pour opérer cette même distinction. Quand organisation rudimentaire : foule
Forcément début d’organisation rudimentaire pour former masse au sens psychologique du terme : les individus doivent s’intéresser au même objet, éprouver un même sentiment, posséder la faculté d’influer les uns sur les autres.
Ces foules amènent de l’exaltation et l’intensification de l’émotivité (Mc Dougall = induction directe des émotions, Freud dirait contagion affective). L’abaissement du niveau intellectuel correspond donc à l’exagération de l’affectivité
Pour Mac Dougall, il existe 5 conditions susceptibles d’élever le niveau de la vie psychique d’une foule :
- continuité dans sa composition
- individu formé à la nature, fonction, activité exigence de la foule
- exigence d’une rivalité avec d’autres foules
- traditions, coutumes, institutions communes
- organisation différenciant les activités de chacun
Pour Freud, ces caractéristiques sont ce qui permet de créer chez foule, les facultés caractéristiques de l’individu et qu’il a perdu.
Après avoir établi cette revue de questions en reprenant les principaux travaux sur ce sujet, Freud introduit sa propre problématique : Quelle est l’explication psychologique de ces modifications décrites par Le Bon et Mac Dougall ?
Ils ont parlé d’imitation, de suggestion, de contagion affective mais pour Freud c’est plus descriptif qu’explicatif car en fait on ne comprend toujours pas pourquoi ces phénomènes sont à l’œuvre.
Thèse : on peut appliquer le concept de libido à la psychologie collective
Libido = Energie des tendances liées à l’amour ; quantitative. Plusieurs variétés d’amour (sexuel, de soi, filial, parental, amitié, philanthropie, attachement à des objets ou des idées) qui pour lui sont le résultat d’un même ensemble de tendances. Toutes issues des penchants sexuels certaines se détournent du but sexuel ou en empêchent la réalisation
Postulat : Les relations amoureuses forment également le fond de l’âme collective
Arguments :
- pour que foule garde sa consistance il faut qu’elle soit maintenue par une force et Eros assure bien cohésion et unité de tout ce qui existe dans ce monde
- Seul l’amour peut expliquer la suggestion
L’église et l’armée
Il existe une grande variété de foules ; passagères, permanentes ; homogènes, hétérogènes (individus semblables ?) ; naturelles, artificielles (se maintiennent spontanément ou par effet de la contrainte extérieure) ; primitives hautement organisées ; avec ou sans meneur.
Dans les exemples choisis par Freud : Permanentes, Artificielles : Cohésion maintenue par contrainte extérieure qui s’oppose à la modification de leur structure, Hautement organisées, Avec meneur : il règne l’illusion de la présence visible ou invisible d’un chef (christ, commandant en chef) qui aime d’un amour égal tous les membres de la communauté. Analogie avec famille dans religion chrétienne n’est pas anodine « tous frères » Idem dans armée ou chef aime tous ses soldats d’où la camaraderie. L’idée de patrie et de gloire nationale contribue moins à maintenir cohésion que cette structure libidinale.
Dans ces deux foules chaque individu est rattaché par des liens libidinaux au chef et aux autres membres composant la foule. Les liens affectifs solides qui rattachent les individus permettent d’expliquer les modifications et limitations de la personnalité individuelle.
Dans phénomène de panique, foule commence à se désagréger ; les liens réciproques sont rompus et une peur immense s’empare de tous. Ce n’est pas la peur qui provoque la panique mais la panique qui provoque la peur car en général, pas de rapport avec l’intensité réel du danger = ébranlement de la structure libidinale
Nature de l’attachement libidinal en foule. De quels liens s’agit-il ?
Si l’intolérance disparaît plus ou moins durablement entre les membres d’une foule (alors qu’elle augmente vis-à-vis de ceux qui sont à l’extérieur par exemple autres religion) c’est qu’il y a une restriction du narcissisme. Comme dans toute relation affective intime les dépôts de sentiments hostiles sont mis à l’écart par le refoulement. « L’égoïsme ne trouve une limite que dans l’amour des autres, l’amour d’objet » page 123
« L’amour est le principal, sinon le seul, facteur de civilisation en déterminant le passage de l’égoïsme à l’altruisme » car au niveau individuel, la libido se rattache à la satisfaction des besoins vitaux donc pas au culturel.
Hypothèse 1 : Dans la foule, l’un des phénomènes à l’œuvre est l’identification
« Une formation collective est caractérisée avant tout par l’établissement de nouveaux liens affectifs entre les membres de cette formation » sinon il y aurait davantage d’agressivité
Ce phénomène, à l’œuvre dès l’Oedipe, une des premières manifestations d’un attachement affectif. « Le moi cherche alors à se rendre semblable à ce qu’il s’est proposé comme objet » page 128. (Différence entre identification au père et attachement sexuel pour la mère).
Lorsque l’identification est partielle, le moi se borne à emprunter à l’objet un seul de ses traits. Une identification secondaire se produit, lorsque se manifeste une analogie du moi avec le moi de l’autre sur certains traits : c’est de là que nait la sympathie.
Hypothèse 2 : « cette communauté affective est constituée par la nature du lien qui rattache chaque individu au chef » page 130
Idéal du moi, partie du moi n’ayant pas subit l’identification. Sa fonction est l’observation de soi, la conscience morale, la censure des rêves. Dans l’état amoureux, l’objet cherche à remplacer un idéal que le moi veut incarner donc aimer sert à satisfaire son narcissisme. Le moi s’appauvrit en s’effaçant devant l’objet. A l’inverse, dans l’identification, le moi s’enrichit de l’objet. Dans les deux cas l’objet est introjecté, mais le sort qui lui est fait est différent. « Les tendances sexuelles déviées de leur but créent entre les hommes des liens plus durables » car ne provoquent pas de satisfaction totale.
Une foule primaire se présente comme une réunion d’individus ayant tous remplacé leur idéal du moi par le même objet avec pour conséquence l’identification de leur propre moi.
Instinct grégaire/Refoulement de la jalousie
Dans les foules peu organisées, pourquoi y-a-t-il une régression de l’activité psychique à une phase antérieure ? Pourquoi le sentiment individuel et l’acte intellectuel sont trop faibles pour s’affirmer de manière autonome sans l’appui de manifestations analogues des autres ?
Ces phénomènes de dépendances, nombreux dans les sociétés humaines, s’exercent d’individus à individus et non seulement de meneur à mené. Il y aurait donc une influence de l’âme collective. Trotter l’explique par l’existence d’un instinct grégaire innée chez l’homme ainsi que chez de nombreux animaux. En application de la théorie de la libido, Cet « instinct » serait une manifestation de la tendance libidinale qui pousse les êtres vivants qui ont une constitution identique à former des unités de plus en plus vastes. L’individu seul se sent incomplet, c’est angoissant.
Pour Trotter l’instinct grégaire est primaire et indécomposable, la suggestibilité en est le produit. Pour Freud, au contraire, l’instinct grégaire n’est ni primaire ni indécomposable et Trotter n’a pas tenu assez compte de l’importance du meneur. Il n’est pas le fruit du hasard, sa présence doit être analysée pour comprendre la formation d’une foule.
La peur de la solitude est l’expression d’un désir insatisfait qui se transforme en angoisse car il est incompris. Face à l’amour égal des parents, le désir d’écarter le nouveau et la jalousie cèdent la place à l’identification et au sentiment de communauté. La première exigence qui nait de cette réaction est une justice de traitement. L’individu comprenant qu’il ne peut pas être privilégié opte pour la réalisation d’une certaine satisfaction car la réalité n’est pas compatible avec la réalisation du but premier : être le plus aimé.
Toutes les manifestations sociales découlent de la jalousie. « La justice sociale signifie qu’on se refuse à soi-même beaucoup de choses afin que les autres s’y refusent à leur tour… ou ne puissent pas les réclamer.» (Page 147) Cela démontre la nécessité de postuler que l’attachement commun à pour base la tendresse pour une personne extérieure à la foule.
D’ailleurs cette revendication d’égalité ne s’applique pas au chef. Plus qu’un animal grégaire l’être humain est donc un animal de horde.
La foule et la horde primitive
En 1917, dans Totem et tabou, Freud, s'inspirant d'une conviction de Darwin, suppose à l'origine de l'humanité une horde primitive, groupement humain sous l'autorité d'un père tout-puissant qui possède seul l'accès aux femmes. Il présuppose que les fils du père, jaloux, se rebellèrent un jour et le tuèrent, pour le manger en un repas totémique. Une fois le festin consommé, le remords se serait emparé des fils rebelles, qui érigèrent en l'honneur du père, et par peur de ses représailles, un totem à son image.
Afin que la situation ne se reproduise pas, et pour ne pas risquer le courroux du père incorporé, les fils établirent des règles, correspondant aux deux tabous principaux : la proscription frappant les femmes appartenant au même totem (inceste) et l'interdiction de tuer le totem (meurtre et parricide). Ainsi la communion Totémique matérialise l'identification de chacun au père envié et redouté. Elle matérialise l'égalité et la solidarité de tous et fonde la société nouvelle qui repose sur deux tabous, destinés à se mettre à l'abri de la transgression de la loi symbolique: renoncer à manger l'animal totémique (substitut du père) et aux rapports sexuels avec les filles et les femmes du père (règle de l'exogamie).
Les destinées de cette horde ont laissées des traces ineffables dans l’histoire de l’humanité. Cette histoire constituerait le cœur du refoulement originaire. La psychologie des foules correspond à une régression vers l’activité psychique primitive où la volonté individuelle n’existe pas en raison d’une faiblesse de représentation causée par la force du lien affectif. De même que l’homme primitif survit virtuellement en chacun de nous, on retrouve dans la foule humaine un tableau de la horde primitive. Ainsi la psychologie collective est la plus ancienne psychologie humaine
Sauf pour le chef qui dès cette époque ancienne semble être régi par une autre psychologie, individuelle. Son moi est moins limité par des attaches libidinales, il n’aime personne en dehors de lui, n’estime les autres que pour autant qu’ils servent à la satisfaction de ses besoins « Le chef est doué d’une nature de maître », son narcissisme est absolu. Le père de la horde ne devient immortel que lorsqu’il est divinisé après le meurtre avant il faut le remplacer surement par le plus jeune des fils. On peut supposer que le père crée les conditions d’une psychologie collective en obligeant ses fils à l’abstinence par sa jalousie sexuelle. Dès que son successeur peut satisfaire ses besoins sexuels, il peut également affirmer sa psychologie individuelle. Il y aurait augmentation du narcissisme par la diminution des tendances déviées du but sexuel.
L’illusion d’un chef qui aime également tous les membres est la transformation idéaliste des conditions existantes dans la horde primitive. Déjà dans le clan totémique (forme suivante de la société), cette transformation, base des devoirs sociaux, existe grâce à la force de la famille, forme collective naturelle où l’amour du père est un fait. Or l’amour endigue le narcissisme et contribue au progrès de la civilisation.
Ainsi la suggestion et de l’hypnose consisterait en un écartement le sujet des objets et faits du monde par le pouvoir d’une personne puissante. Dans la foule, le meneur incarne le père redouté, à la puissance illimitée, c’est pourquoi « elle a soif de soumission et est avide d’autorité » (cf Le bon) « Le père primitif est l’idéal de la foule qui domine l’individu après avoir pris la place de l’idéal du moi » (page 156)
Aujourd’hui les choses se compliquent car les individus participent de plusieurs foules, présentent des identifications variées et construisent idéal du moi selon divers modèles. En foule on renonce à l’idéal du moi en faveur de l’idéal collectif incarné par le chef.
Choix du chef facilité lorsque, pour les individus, le divorce entre le moi et l’idéal du moi n’est pas complet et que le moi a conservé en partie sa suffisance narcissique antérieure. Pour les autres, qui ne trouveront pas dans le chef l’incarnation parfaite de leur idéal du moi, ils sont entrainés suggestivement c.-à-d. par identification.
« La contribution que nous apportons à l’explication de la structure libidinale d’une foule se réduit à la distinction entre le moi et l’idéal du moi et consécutivement à deux types d’attaches, l’une représentée par l’identification, l’autre par la substitution d’un objet libidinal extérieur à l’idéal du moi » L’idéal du moi comprend la somme des restrictions auxquelles le moi doit se soumettre. Moment de fêtes collectives, correspondraient à une réconciliation où la loi serait suspendue.