Phases du processus de désocialisation
Alexandre Vexliard
1957
VEXLIARD est le premier à avoir parler du syndrome d’exclusion.
Il puise parmi 400 cas qu’il rencontre sur le terrain 61 personnes qu’il choisit pour écrire sa thèse. Il effectue ses entretiens en France entre 1948 et 1953. Il choisit de rencontrer le clochard dans la rue pour éviter l’influence de l’institution. Son but est de prouver que le clochard n’est ni un déficient intellectuel, ni un fou.
Sa personnalité résulte des interactions qui constituent l'histoire de l'individu, il s'agit d'« une acquisition tardive » car « tous, ou presque tous ces hommes ont connu une existence “normale” ». Cette personnalité résulte d'une « désocialisation », d'une « déchéance » qui s'accompagne de la mise en place d'une nouvelle personnalité selon une logique d'évolution psychologique, un processus qu’il décrit en quatre phases successives.
La phase « agressive » est une période « d'activité, de tentatives de réadaptation extérieure » après un événement brutal tel qu'un deuil, une infirmité, une perte d'emploi et de position sociale, un divorce, etc. L'individu se rebelle et tente de maintenir son univers social antérieur alors même que celui-ci se rétrécit et tend à se dissoudre. Il ne se reconnaît pas dans sa nouvelle situation et repousse ceux qui y sont déjà installés.
La phase « régressive ou de repli » succède peu à peu à la précédente lorsque l'homme éprouve dans la durée sa nouvelle situation « qui commence à devenir familière ». Il admet peu à peu sa condition de chômeur, d'invalide ou d'abandonné. Il se déprécie en même temps que le monde qui lui échappe lui semble moins beau, plus hostile, plus étranger. Pourtant, « l'espoir de retrouver le monde ancien demeure », mais les échecs répétés détruisent peu à peu la confiance et l'enthousiasme. Et puis les restrictions s'accumulent (l'homme a généralement vendu les biens qui lui restaient), ainsi que les frustrations liées à « la réprobation de l'entourage », au « cloisonnement social » qui s'installe plus ou moins rapidement.
La phase suivante se caractérise par les tentatives de « résolution du conflit » et de « rupture avec le passé ». C'est à ce stade que le clochard commence à mendier : « ne pouvant plus obtenir par la règle ce dont il a besoin, en offrant un échange, il apprend à recevoir sans rien donner ». C'est aussi à ce stade qu'il commence généralement à boire, à supporter la réduction de tous les besoins, à fréquenter les autres clochards, à adopter leur langage. « Mais la situation de fait n'est pas encore acceptée et l'individu ne fait pas partie d'aucun des deux univers. C'est le moment le plus aigu de la crise conflictuelle. Lorsque l'évolution se fixe à ce stade, elle aboutit souvent au suicide ».
La dernière phase est celle de « la résignation ». Le conflit est liquidé, accepté, rationalisé et même valorisé. C'est à ce moment que le clochard affiche parfois ce contentement, ce discours sur la liberté, cette fierté, ce rejet méprisant du travail « en tant que gage de la dignité humaine ». Il devient instable, insaisissable.